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À la recherche du frère perdu

NewsletterJobs.io · Fond du Lac, WI · 2 days ago
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À propos de l'ouvrage

Le Dicôlon de Yannis Kiourtsakis, récemment traduit en français aux éditions Verdier, explore l'écriture comme quête de l'impossible pour échapper à l'oubli. Ce récit mêle intimité et histoire, dressant le portrait de la Grèce du début du XXe siècle à travers une famille unie, tout en abordant les douleurs de l'exil, notamment celui du frère de l'auteur, Haris.

L'originalité du livre réside dans son double ancrage : une écriture intime, marquée par le discours indirect libre et des interrogations adressées à ce frère disparu, et un récit des évolutions historiques de la Grèce. La Méditerranée, telle que la concevait Fernand Braudel, émerge comme toile de fond lorsque le narrateur interroge les caractéristiques de l'exil. Celui-ci prend deux formes : l'exil physique de Haris en Belgique, marqué par des voyages et des quêtes amoureuses, et l'exil intérieur de Yannis, hanté par les traces de son frère perdu.

Le roman bascule dans le tragique lorsque la relation au frère devient une question permanente, presque une enquête policière pour reconstituer les événements liés au destin de Haris : ses lettres à la famille, son rapport au travail, aux études, et l'investissement familial dont il était l'objet. L'écriture se transforme en introspection, permettant au narrateur de revivre l'éloignement de Haris, un exil qui tourne à la malédiction.

Confessions intimes et réflexion sur la mort

Le livre se fait l'écho de confessions intimes où le narrateur aborde sans détour ses désirs et ses relations aux autres. Haris occupe une place centrale, à la fois comme sujet et comme figure topographique (le milieu du livre lui est entièrement consacré), évoquant la grand-mère dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

L'angoisse de la mort traverse le récit, notamment à travers des scènes d'enfance où Haris et Yannis interrogent leur père sur l'impossibilité de mourir. Un dialogue poignant illustre cette quête de réassurance :

« Papa… je vais mourir ? – Non, mon enfant. – C'est impossible ? – Impossible. – Absolument impossible ? – Absolument. »

Ces paroles, d'abord rapportées au discours direct, résonnent ensuite dans le discours indirect libre, révélant la réflexion de l'auteur sur leur sens. Le narrateur s'interroge : ces mots rituels cherchaient-ils à garantir une sécurité absolue, l'impossibilité de mourir cette nuit-là, pour s'endormir en paix ? Pourtant, l'écart entre les paroles rassurantes (« l'assurance », « paisiblement », « sains et saufs ») et l'incertitude du lendemain (« sombre tunnel du sommeil ») souligne la tension entre la demande de sécurité de l'enfant et la réalité perçue par l'adulte.

Amour, inceste et quête de fusion

La première partie du roman est construite autour d'impératifs où l'auteur provoque le narrateur, reflet de l'enfant qu'il fut. Une réflexion sur l'amour y est développée, suggérant qu'il pourrait contenir un élément incestueux :

« Peut-être y a-t-il toujours dans l’amour un élément incestueux : ton désir de t’engloutir à nouveau dans la matrice où tu as été formé et d’où tu n’es sorti que pour connaître, dit-on, le premier traumatisme de ta vie – l’amour ne serait-il donc qu’un mouvement de retour vers ton premier moi, un combat pour réaliser l’impossible retour ? Songes-y : cet amour qui te pousse à sortir de toi pour trouver l’autre, à devenir l’autre ou à te fondre en l’autre – dans le monde dont il n’est qu’une infime partie – pourrait n’être en même temps qu’un souvenir de ton premier moi, de la première cellule d’où tu as émergé ; un retour vers la matrice, qui inclurait pourtant dès le départ l’inéluctable cheminement vers le monde. »

Cette réflexion, structurée de manière binaire, part d'une interprétation extérieure (« dit-on ») pour explorer l'état fusionnel que le narrateur ne retrouvera jamais. Elle évoque la théorie de Cornélius Castoriadis sur le phantasme de toute-puissance de la psyché, flux incessant de représentations plaisantes et source de créativité. L'amour recherché ici devient une tentative de réconciliation absolue, presque une quête de la mort, de l'absence de souffrances. Pourtant, l'écriture, née de ce manque initial, se charge de comprendre non seulement un destin familial, mais aussi celui d'un pays et d'une région.

Un tableau politique et social de la Grèce

La Méditerranée joue un rôle essentiel dans le roman, superposant plusieurs lectures : le destin millénaire de la Grèce, marqué par l'impossibilité cyclique du retour ; la situation politique et sociale du pays ; et l'affrontement du temps et de la mort au sein du microcosme familial. La malédiction du non-retour semble intemporelle, se jouant dans le temps linéaire et historique de la Grèce et de la famille de Haris.

La description du milieu social du père du narrateur rappelle les grands écrivains du XIXe siècle, cherchant à comprendre l'influence de la situation sociale d'une époque. Le roman éclaire ainsi l'évolution de la Grèce sous Vénizélos et la cause crétoise. L'identité méditerranéenne affleure dans les interrogations sur l'état social et politique du pays, ainsi que dans la différence intériorisée avec l'Europe par Haris, qui idéalise un retour impossible à travers l'épreuve du manque.

Le *nostos* : la souffrance du retour

Le roman illustre magnifiquement les réflexions de Vladimir Jankélévitch sur la nostalgie (*nostos* signifiant « patrie » et *algos* « souffrance »). À travers un style très recherché, il fait ressentir la solitude et la souffrance liées à un retour qui ne s'accomplit pas. Les destins individuels de Haris et de la Grèce s'entrelacent : le suicide de Haris n'est pas seulement l'échec d'un individu, mais celui d'un investissement familial.

Les espoirs, l'attente et la correspondance épistolaire permettent de resituer cette évolution. Le narrateur refait une partie du voyage de Haris pour tenter de comprendre les motifs de cet échec. L'exil s'insinue au cœur de la tragédie, condamnant les personnages à envisager un retour impossible. Le Dicôlon est une véritable introspection dans le contexte social, historique et politique de la Grèce, cherchant à saisir le sens d'une destinée manquée.

La question soulevée par ce récit tragique est universelle : existe-t-il une culture de la nostalgie ? Un monde disparu dont certains êtres ne saisiraient que des significations résiduelles ? Ce roman résonne particulièrement à une époque où les sociétés occidentales connaissent un effondrement de leurs institutions collectives.

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