Tex Avery visionnaire
Réflexion sur l’évasion et la condition contemporaine
Ce texte explore la difficulté de s’extraire du quotidien et de la banalité dans un monde perçu comme clos. Il interroge la pulsion vitale de fuite, commune à l’animal, et son obstruction dans une expérience moderne marquée par l’enfermement, l’engourdissement et la servitude.
L’expérience paradigmatique du dessin animé
L’auteur raconte comment le visionnage du dessin animé « Dumb Hounded » (1943) de Tex Avery l’a extrait de sa léthargie par le rire. Dans ce cartoon, le Loup tente désespérément de fuir Droopy, mais échoue car le petit chien est toujours déjà là, défiant les lois de la physique et de la distance.
- Cette impossibilité de la fuite est présentée comme une parabole de notre condition : l’altérité est vécue comme une menace intime et abjecte.
- L’expérience de la distance est court-circuitée, brouillant les grammaires sociales des espaces (intime, personnel, social, public).
- Cette confusion engendre un vertige, une gêne angoissante, voire une micro-dépression, car l’autre est toujours déjà à l’intérieur de soi.
Le monde comme multivers paradoxal
Le texte analyse comment Tex Avery peint un monde où les cadres contextuels défilent sans suite géographique (désert, igloo, placard, lune), créant un « multivers » où les personnages ne savent plus où ils sont. Cette hyperdynamique est une métaphore de notre environnement contemporain, une « ville-monde » sans extérieur, saturée de télé-technologies (téléphone, télévision, télématique).
- Cette situation plonge l’individu dans une expérience paradoxale, au sens de Bateson : une confusion entre les niveaux logiques et les échelles d’analyse du réel.
- L’individu peine à trouver le « bon » cadre pour agir (exemples : comment réagir aux images de guerre au Rwanda ? Comment se positionner dans un échange électronique irrespectueux ?).
- L’esprit humain est désormais confronté à un « Divers » ou « multivers », non plus à un univers cohérent et rassurant.
Vie philosophique et mélancolie
Cette vie dans la multiplicité des plans de référence exige un choix permanent, une décision qui donne un sens au destin. Cette tâche, autrefois réservée aux philosophes, incombe désormais à tout homme, le conduisant à une « vie philosophique » malgré lui. L’auteur cite la formule de Georges Sorel (« reconnaissance des abîmes ») et le concept de « fatigue d’être soi » d’Alain Ehrenberg pour suggérer que cette condition mène autant à la philosophie qu’à la dépression.
Technologies et deuil impossible
Face à ce monde hyperdynamique, l’humain se réfugie dans des relations qui ont fonction d’anti-dépresseur : les réseaux téléphoniques, les écrans télévisuels, les êtres numériques du cyberespace. Ces technologies de gestion du deuil deviennent des technologies d’un deuil impossible. Elles ne séparent plus de rien, forçant à cohabiter en permanence avec des « fantômes » qui ne respectent aucune limite ni frontière, provoquant une pathologie du deuil.
Bibliographie citée
- Gregory BATESON, Vers une écologie de l’esprit, Ed. Seuil, 1977.
- Raphaël BESSIS, Dialogue avec Marc Augé, autour d’une anthropologie de la mondialisation, Ed. L’Harmattan, 2004.
- Monique DAVID-MENARD, La folie dans la raison pure, Ed. Vrin, 1990.
- Philip K. DICK, Ubik, Ed. Robert Laffont, 1970.
- Alain EHRENBERG, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Ed. Odile Jacob, 1998.
- Edouard GLISSANT, Introduction à une poétique du divers, Ed. Presses de l’Université de Montréal, 1995.
- Edouard T. HALL, La dimension cachée, Ed. Seuil, 1971.
- Michel SERRES, La légende des Anges, Ed. Flammarion, 1993.
- Donald W. WINNICOTT, Jeu et réalité, L’espace potentiel, Ed. Gallimard, 1971.