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Les meetings du Front de Gauche au regard des meetings du passé

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Les limites des sondages et l’opinion exprimée dans les rassemblements

Le score moins élevé obtenu par le Front de Gauche au premier tour des présidentielles par rapport aux prévisions des sondeurs rappelle qu’il existe diverses manières de concevoir l’opinion. Il y a celle qui s’exprime dans les urnes, fondamentale, et celle des sondages d’opinion, à laquelle on ne peut accorder une pleine confiance. Il y a aussi l’opinion exprimée dans et par les rassemblements collectifs, notamment les meetings électoraux, dont cette campagne a vu la renaissance. Si l’on s’était basé sur eux pour pronostiquer le vote, Jean-Luc Mélenchon aurait été donné vainqueur ou se serait vu attribuer un score plus élevé, tant les rassemblements du Front de Gauche ont marqué la campagne.

Cette idée de prévoir le résultat des urnes en fonction des assemblées, farfelue aujourd'hui, ne l'était pas il y a un peu plus d'un siècle, quand les sondages modernes n'existaient pas. Aux États-Unis du 19e siècle, l'affluence aux meetings faisait l'objet d'une attention soutenue de la presse, un public nombreux étant vu comme signe annonciateur de victoire. En France, dans le dernier tiers du 19e siècle, on pensait pouvoir anticiper le résultat du vote en observant et interprétant les soutiens manifestés aux orateurs lors de réunions contradictoires.

Aujourd'hui, l'essentiel est que cette opinion publique, qui s'exprime par les rassemblements, prend parfois une existence relativement autonome par rapport au vote, comme pour le mouvement des réunions publiques développé autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, où l'on est entre campagne électorale et lutte sociale.

L'avènement historique du régime des meetings comme démonstrations de force

On les disait enterrés, rendus désuets par la télévision puis définitivement évincés par la quête d'un contact moins lointain entre candidats et électeurs. Pourtant, difficile aujourd'hui de ne pas constater leur retour sur le devant de la scène. Lors de cette campagne, la plupart des médias et plusieurs organisateurs ont insisté sur leur caractère de démonstration de force, multipliant les appellations : méga-meeting, meeting géant, meeting monstre. Certaines réunions ont attiré des dizaines de milliers de participants, parfois plus de 100 000.

Ce phénomène n'est pas une absolue nouveauté. Dès la fin du 19e siècle, et surtout avec la formation des partis au début du 20e, les réunions publiques ont pris ce caractère de manifestation de puissance, passant de la réunion comme lieu de débat à la réunion comme affirmation unilatérale de force, démontrée par le nombre de participants et par la présence de signes de leur adhésion et de leur enthousiasme.

Certains ont critiqué ces grands meetings, pointant leur inefficacité en matière de conviction ou le caractère inconvenant de leur coût quand les citoyens souffrent de la crise. La question des dépenses engagées est importante, car tous les candidats n'ont pas les mêmes moyens et tous ne verront pas leurs frais de campagne remboursés. La location des salles en particulier coûte cher, un problème qui existe depuis longtemps, comme en témoignent les débats de 1907 autour d'un projet de loi sur les réunions publiques, où des propositions visant à mettre des locaux à la disposition des citoyens ont échoué.

Malgré son coût, le grand meeting électoral reste un passage obligé pour les candidats qui en ont les moyens, car il est un moyen de s'imposer aux médias, mais aussi un moment où les participants éprouvent le bonheur d'être ensemble entre personnes partageant une sensibilité politique proche, le plaisir du collectif.

Le meeting comme démonstration de force prend aussi sens lorsqu'il est le fait de l'extrême-gauche et que la campagne électorale s'allie à la lutte sociale. Parler de démonstration de force renvoie indirectement à une dimension guerrière, ou d'une lutte qui ne se fait pas nécessairement que dans les urnes. Dans les paroles des organisateurs comme des commentateurs, les citoyens assemblés se font « troupes », ils sont « sur le front ».

Un engouement lié au renouvellement des formes

Si les meetings comme espace où montrer sa force n'ont pas été inventés lors de cette dernière campagne, l'intérêt qu'on y porte est nouveau au regard des dernières élections. La fluctuation de l'attention pour les meetings n'est pas une nouveauté, mais un élément peut l'expliquer : le renouvellement de leurs formes.

  • La mode des meetings de « plein air », surprenants car entrant en contradiction avec la loi de 1881, dont l'article 6 précise que les réunions ne peuvent être tenues sur la voie publique. Le Front de Gauche a trouvé des façons de les organiser via l'accord des maires, les « marches-meetings » (déclarées comme manifestations à la Préfecture), ou en jouant sur la définition de la voie publique, occupant des places et des plages.
  • L'utilisation du talent oratoire, comme celui de Jean-Luc Mélenchon, qualifié de « tribun », avec une absence de discours écrit ou de notes lues, renvoyant au besoin exprimé par Gambetta de se retrouver face à la foule pour donner aux candidats l'ardeur nécessaire à une campagne.

Le (re)développement des meetings massifs pourrait se faire au risque d'affrontements entre meetings et contre-meetings, comme le rappelle le souvenir du 16 mars 1937 à Clichy, où une contre-manifestation de la gauche contre une réunion du PSF d'extrême-droite a conduit à des heurts avec la police, faisant 6 morts et 200 à 300 blessés.

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