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Ne pas comprendre

Sens Public · Douglas County, NE · 2 mo ago
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Récit et réflexions

En janvier 2015, je passe un mois à Tel-Aviv, en Israël, pour effectuer des recherches sur l’œuvre autobiographique du réalisateur israélo-brésilien David Perlov. Nous logeons dans un appartement rue Nahshon, dans le nord de la ville. Une tempête de pluie, de vent et de sable nous accueille, contrastant avec l’image ensoleillée de Google Maps. L’appartement, décevant au premier abord, devient un refuge forcé après une blessure mineure en tentant d’ouvrir une fenêtre. La première nuit, une inondation d’eau et de sable envahit la chambre, transformant notre séjour en une expérience à la fois absurde et tendue.

Enfermés, nous suivons à la télévision les événements en hébreu, sans tout comprendre. La tempête paralyse le pays, et nous apprenons l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris, sans saisir tous les détails. Un cousin journaliste nous contacte plus tard, inquiet après avoir vu une photo de nous à Paris sur Facebook, prise deux jours avant les attentats. Je lui réponds avec une ironie amère : à Tel-Aviv, pour l’instant, il n’y a que des attentats au couteau et des déluges dignes de l’Ancien Testament.

Une fois le mauvais temps dissipé, je rends visite à Mira Perlov, veuve de David Perlov, dans son appartement du centre-ville. Malgré ma difficulté à prononcer l’hébreu, nous passons des heures à discuter près de sa fenêtre, d’où l’on voit la ville de pierre. Mira me montre des documents familiaux : passeports, lettres et cartes postales échangées avec David dans les années 1950, alors qu’il était à Paris et qu’elle travaillait dans un kibboutz près de Gaza. Parmi ces archives, je découvre le passeport d’Anna Perlov, mère de David, qui a fui la pauvreté de l’Europe de l’Est. Son premier registre brésilien, délivré par la police de Minas Gerais, la décrit comme employée domestique, bien qu’elle soit restée analphabète et pauvre.

Le Journal de David Perlov

Je reprends les images domestiques du Journal, une œuvre en six chapitres tournée entre 1973 et 1983. Perlov y filme le quotidien de sa famille et de Tel-Aviv depuis les fenêtres de son appartement, de la télévision, ou des voitures sillonnant Paris, São Paulo et Rio. Pionnier du cinéma moderne israélien, Perlov naît à Rio en 1930 mais passe son enfance à Belo Horizonte, dans la précarité. Il déménage ensuite à São Paulo, où il rencontre Mira, rescapée de la Shoah, dans un mouvement de jeunesse sioniste-socialiste. Son Journal associe l’écriture autobiographique à un acte de résistance, introduisant pour la première fois dans le cinéma israélien une énonciation à la première personne, portée par sa voix.

Lors de ma conférence en novembre 2015, je mentionne une séquence du troisième chapitre intitulée batucada. Perlov y lie son enfance difficile à Belo Horizonte à une danse brésilienne chez lui, en Israël. Le montage alterne entre la danse de Mira et ses amis, des photographies, des coupures de journaux et des images de la ville en convulsion. Cette séquence, tournée en 1981, un an avant la Guerre du Liban, superpose l’intime et le politique, révélant un tumulte existentiel où l’espace domestique se confond avec le chaos extérieur.

Rencontres et voyages

Le 11 janvier, par un temps enfin clément, Daniel me rejoint pour trois jours. Fou de bonheur, je rêve d’un voyage dans le désert, comme pour tout recommencer. Nous partons à Sde Boqer, au sud d’Israël, où l’angoisse habituelle disparaît. Une nuit, nous tentons d’observer les étoiles, mais un brouillard épais nous en empêche, ne laissant voir ni le ciel ni même nos visages.

Plus tôt, lors d’un dîner familial à Yafo pour le mariage d’une cousine, je flotte dans une euphorie amoureuse, mêlant ferveur passionnelle et symboles bibliques. Pourtant, l’opacité persiste : incompréhension de la langue, aveuglement face à la lumière éblouissante, immobilité forcée par la tempête. Ces expériences, à la fois intimes et collectives, se reflètent dans le cinéma de Perlov, où les fenêtres et les tombes échangent parfois leurs rôles.

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