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Donner parole à l'infini

Sens Public · Parole, MD · 2 mo ago
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« L’opération est poétique. » Michel Deguy offre des titres remarquablement éclairants, faisant voir d’un coup de Witz qui est un coup de pensée. Pour reprendre une image chère à l’auteur, ils agissent comme des voyants, l’augure rimbaldien relayé par le fanal d’alerte dans nos temps de détresse.

Analyse de La Fin dans le monde

Ce titre dépasse un simple jeu de mots homonymisant les désastres conjoints de la fin et de la faim : il indique que la fin n’est plus un principe eschatologique. Elle n’est ni prémisse d’un Jugement dernier ni foudre vengeresse, mais une terminaison inscrite au cœur des choses, précipitée par ce que Deguy nomme la « déterrestration » en cours. La formule frappante « La fin du monde erre dans le monde comme sa "mondialisation" » illustre cette thèse centrale, nouant poétique pensive et préoccupation contemporaine.

Le livre explore comment la fin œuvre à même ce monde, vivant de sa propre mondéité, comme en témoignent la destruction de la civilisation Inuit ou celle du globe sinistré. La ligne du « sans retour » traverse l’ouvrage, ouvrant non sur la déploration du perdu, mais sur une « perte active », déjà évoquée dans Sans retour. Ni déploration ni prédication, La Fin dans le monde médite sur l’entrelacs de finitude et d’infini composant notre condition existentiale, relisant Pascal (« L’homme passe infiniment l’homme ») à travers Heidegger pour figurer la torsion du Dasein.

Deguy invite à envisager l’infinition au cœur du fini, la distension d’une finitude transie d’infini : « La Fin S’involue Dans Son Terme, S’infinit Dans Sa Limite, Se Retourne Et Se Déchire En Soi. Cela N’en Finit Pas De (ne Pas En) Finir ». Cette dynamique rejoint le thrène déchirant dédié à ce qui n’en finit pas, et se prolonge dans la réflexion sur la néoténie (Yves Charnet) : « Nous sommes inachevables. […] Il n’y a donc pas de fin. »

Urgence et résistance poétique

Face au catastrophisme stérile ou aux promesses d’éternité politiques (comme le refrain de l’UMP « Il n’y aura pas de fin du monde »), Deguy propose une antithèse pensive. Ni incantation des fins dernières ni promesse éternitaire, mais l’endurance de l’infini dans l’« immanence voilée ». La fin exige de « donner parole à l’infini », le fini se jetant à l’infini comme un fleuve à son embouchure. Cette poétique, illustrée par l’analyse de la diérèse infinitisante chez Baudelaire, vise à « sauvegarder le poème du monde par tous les moyens » — ceux de la « philopoésie ».

Le livre affronte la triple question kantienne (savoir, agir, espérer) dans le contexte d’une « mutation en cours », interprétée comme le Gestell heideggérien : un processus technique globalisé. Que puis-je connaître ? L’intelligence du processus global, toujours à méditer. Que dois-je faire ? Déposer l’espérance pour ranimer une « perte active », réinscrire le perdu sans « faire son deuil ». Que m’est-il permis d’espérer ? Une résistance critique, po-éthique, où deuil et réinscription du perdu deviennent une énergie du désespoir.

Logos et transcendance

Deguy diagnostique une « sortie du logos », un épuisement du dire-penser-voir dans l’imagerie publicitaire, stérilisant l’imagination (comme le craignait Baudelaire). Le Gestell emporte l’intelligence humaine hors du logos, scellant la fin de la Bildung. Pourtant, un « indéconstructible » persiste : le penser-parler en langues, notre logicité de mortels-vivants-parlants. Contrairement à Lyotard, Deguy affirme que le sensible se perd dans le logos : « Lisez, il n’y a rien à voir ni à sentir. Il y a à imaginer et à penser. »

La « philopoésie » devient un mode de résistance à la mutation qui éloigne du logos au profit de l’image et du corps. Deguy substitue au « coup de dé » (dé-croire, dé-construire) un rapport à une transcendance à réinventer. Le « trans » (transcendance, über) est la grande affaire du livre : comment concevoir une transcendance non métaphysique, sans relation au Transcendant majuscule ?

Cette question se déploie en trois dimensions :

  • Topique : inventaire des lieux où réinventer la transcendance (comme l’amour chez Rimbaud), malgré l’emprise du culturel. La poésie, emportée par la translatio mondialisante, peut-elle résister comme force transculturelle ?
  • Dynamique : la philopoésie comme opération poétique, donnant parole à l’infini pour inventer de nouveaux « trans ».
  • Économique : la transcendance moderne doit naître d’une logique athée, consciente de l’irréversibilité de la fin de la métaphysique. « Comment maintenir une transcendance non métaphysique ni religieuse ? » devient une responsabilité poétique.

L’ouvrage, par sa composition concertée et ses références (Leopardi, Dante, Botticelli, Mantegna), noue connaître, agir et espérer dans une lucidité résistante, faisant de la poésie le lieu d’une transcendance à venir.

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