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Un pouvoir vacillant

Le 17 mars 2016 restera dans l'histoire du Brésil comme le jour où fut mis en œuvre un coup d'État judiciaire destiné à renverser le gouvernement sans recourir au vote parlementaire, à abaisser pour longtemps le pouvoir fédéral au profit des pouvoirs locaux et à en finir avec cette anomalie : des hommes et femmes politiques prétendant mener le Brésil vers plus d'équité et soutenir le destin des classes moyenne et populaire sur l'ensemble du territoire. Délaissant leur rôle de gardiens de la Constitution, les juges viennent de s'ériger en pouvoir politique suprême avec l'aide des grands réseaux de médias. Ils jouent avec le feu : les suites qui se profilent seront dramatiques pour la jeune démocratie brésilienne dont la population, spontanément pacifique, cherche avant tout à concilier l'espérance du progrès pour tous avec le respect de l'ordre social.

Au-delà de cette chronique d'une mort (politique) annoncée – soit Lula devient ministre juste avant la chute de la présidente et de son gouvernement, soit il en est empêché, et cela précipitera ce même dénouement –, cette commotion porte en elle une coupure jamais vue au cœur de la société brésilienne. Comment le pays pourrait-il assister passivement aux stratégies et aux manœuvres qui suivraient une destitution orchestrée par des juges en dehors de toute procédure ? L'ouverture de la procédure de destitution de la présidente par des parlementaires souvent eux-mêmes mis en examen se fait dans un climat de lynchage des responsables politiques. Quelles instances pourraient rendre au peuple sa vocation de sanctionner lui-même ses dirigeants à l'issue des mandats qu'il leur a confié ? Les juges et les journalistes s'appuient ici sur des sondages d'opinion grandement marqués par la révélation quotidiennement assenée de scandales de corruption et de délations. On touche ici à la boîte noire de la Constitution brésilienne.

Réélue à la tête du pays à l'automne 2014, Dilma Rousseff a été empêchée de gouverner par diverses coalitions d'intérêts. Pris en tenaille par le poids de la dette publique et la récession économique, son gouvernement navigue à vue. Il n'a pu engager la moindre réforme en raison de l'obstruction parlementaire pratiquée par une opposition à laquelle Dilma était pourtant prête à donner des gages, quitte à s'éloigner du PT de Lula qui s'oppose à toute restriction budgétaire. Les partisans de l'ancien président clament leur volonté de poursuivre une politique sociale généreuse même quand les rentrées financières baissent en même temps que le cours des matières premières et quand le chômage augmente rapidement. Les autres partis de la majorité sont gravement divisés, à l'enseigne du vice-président Michel Temer qui louvoie depuis un an en faisant savoir qu'il était prêt à assumer la présidence si devait s'ouvrir la procédure de destitution de Dilma Rousseff... ce qui ne peut se faire sans les voix de son parti, le PMDB, dont il assume d'ailleurs toujours la présidence.

L'union des juges et des médias

Tout s'est accéléré depuis trois mois. En 2015, le développement à grande échelle de l'opération judiciaire « Lava-Jato » (lavage-express) a répondu aux dénégations des caciques du PT (Partido dos Trabalhadores, qui parvint au pouvoir avec Lula en 2002) empêtrés dans les scandales des détournements de fonds. En contrepartie d'allègements de leurs condamnations à venir, divers délateurs, parfois d'anciens proches de Dilma Rousseff comme Delcidio do Amaral qui a travaillé pour PETROBRAS, la compagnie pétrolière publique, avant de devenir parlementaire, ont communiqué des pièces à conviction compromettantes à la justice. D'anciens responsables de PETROBRAS ont été emprisonnés en raison des caisses noires qu'ils ont ouvertes au profit des réseaux liés aux politiques de divers partis. Parallèlement, les juges ont débusqué les financements illicites de la campagne électorale par des industriels ayant largement bénéficié de contrats publics du temps où Lula était président.

L'entrepreneur Marcelo Odebrecht a été récemment condamné à dix-neuf ans de prison, l'ancien ministre José Dirceu est en prison, tout comme, plus récemment, l'un des opérateurs chargés des campagnes électorales de Dilma. On a pu croire que cet activisme judiciaire assainirait certaines pratiques : on voit maintenant quelle en était la véritable cible.

Il n'est que d'entendre les journalistes de la Globo et les juges qu'ils interrogent chanter à l'unisson la sacralité de l'information du public et l'impartialité de la justice face aux puissants pour éprouver un profond malaise. Ces déclarations surviennent alors que Lula est condamné sans procès devant les téléspectateurs. Les journalistes ont lancé des appels clairs à manifester le 13 mars, et refusé à cette occasion d'accéder à la demande d'un droit de réponse formulée par l'ancien président : il n'est pas le bienvenu en studio ou à l'antenne et, bizarrement, la couverture télévisuelle de ses discours publics est d'une affligeante qualité technique : les médias le caricaturent en une sorte de Hugo Chavez brésilien et la Globo laisse à l'écran, à côté de sa photographie, le symbole qu'elle a de longue date choisi pour évoquer les affaires de corruption : un pipe-line d'où sort un flot ininterrompu de billets de banque ! L'image du président peut difficilement être davantage salie.

De manière générale, il est très surprenant de constater que la télévision n'offre qu'un accès minime aux ministres ou aux représentants du gouvernement. Si les parlementaires sont régulièrement interrogés, les actions de l'exécutif sont commentées par les journalistes et non par les décisionnaires. Parmi ces derniers, on voit le plus souvent à l'écran ceux qui sont devenus délateurs après avoir été convaincus de corruption ! Avant que la tension ne monte à l'excès, l'ancien ministre des Finances était parfois interrogé directement : mais les journalistes mirent en scène de cette manière l'écart entre son approche budgétaire et la politique de la présidente... Après avoir esquissé une approche consensuelle pour aller vers la rigueur budgétaire et augmenter les impôts, il a jeté l'éponge et rejoint la Banque mondiale à Washington, où résidaient déjà ses filles.

Une situation erratique

Les parlementaires de l'opposition ont lancé une procédure de destitution de la présidente à la fin de l'an dernier. Comme par hasard, le président de la Chambre des députés a vu alors sortir le dossier de ses comptes secrets à l'étranger, alimentés de manière illicite : mis en examen, il n'a pas pour autant quitté ses fonctions. Un temps retombée en raison des vacances de l'été austral, la tension s'est accrue dès la rentrée parlementaire. La guerre ouverte entre Dilma Rousseff et l'opposition parlementaire donne au parti du vice-président Michel Temer un pouvoir exorbitant : il peut décider à tout moment de quitter la majorité et de contribuer à destituer Dilma en vue d'organiser le nouveau gouvernement.

Du côté de l'exécutif, malgré un remaniement destiné à apaiser le PMDB, cette situation a permis au Parti des Travailleurs et aux amis de Lula de se faire davantage entendre depuis la fin de l'an dernier et de redevenir le cœur de la majorité. Nelson Barbosa est devenu ministre des Finances en janvier après l'éviction de Joaquim Lévy, le ministre de la Justice a été remercié, et les rumeurs allaient bon train sur les intentions de Lula. Ce dernier avait conseillé à Dilma d'aller à la rencontre du pays pour éviter de s'enfermer dans une position défensive, on apprenait qu'il réfléchissait à l'éveil.

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